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Prologue
Dans un monde en plein chambardement,
une évanescente responsabilité
Automne 2008.
Après une longue période d’euphorie sur les places
boursières et de hausses des prix immobiliers, se
succédèrent de brusques flambées des cours : du
pétrole, de l’acier et d’autres matières
premières, des céréales et d’autres produits
agricoles... Puis la crise éclata en rafales : les
non-remboursements, aux États-Unis, de crédits
immobiliers piégés mirent au grand jour l’ampleur
de la diffusion dans le monde de produits financiers
dérivés à hauts risques et suscitèrent la
spirale de leur dégradation ; banques, assurances et officines
récemment créées dans leur voisinage furent
confrontées au risque de cessation de paiements : certaines
sombrèrent, d’autres furent secourues, la plupart
réduisirent brutalement l’octroi de nouveaux
crédits ; l’ensemble de la sphère
financière, véritable puissance devenue dominante dans
les décennies d’ultra-libéralisme, parut
menacée ; les bourses plongèrent ;
l’activité économique ralentit.
Dans son déroulement cette crise ressemble comme une sœur
à celle de 1929 - avec deux différences majeures : un
facteur aggravant, l’ubuesque prédominance prise par un
capitalisme financier auquel le contexte ultra-libéral avait
permis tous les excès ; et un facteur rassérénant,
la décision des gardiens de l’orthodoxie libérale
(contrairement à celle prise par leurs grands-oncles dans les
années 1930) d’ouvrir largement des vannes de financement
pour les organismes bancaires et financiers en difficulté.
Mais, sous cette crise, s’en déroule une autre
marquée par l’affaiblissement des États-Unis et de
l’Occident, la montée de la Chine, de l’Inde et de
l’Asie, l’épuisement des énergies et des
technologies du siècle passé et l’amorce de leur
remplacement. Cette crise a de fortes ressemblances avec la
“longue dépression” qu’a subie à la fin
du XIXe siècle la vieille Europe : une période qui
annonçait une redistribution des activités dans le monde
(avec l’affirmation des capitalismes américain et allemand
et l’émergence des économies russe et
japonaise) et qui amorçait une autre grande mutation, le
passage de l’ère du charbon, de l’acier et du moteur
à vapeur à celle du pétrole et de
l’électricité (avec de nouveaux moteurs), de la
chimie et des métaux non ferreux.
Mais là, il y a une différence capitale : en ce
début de XXIe siècle, pour la première fois de
l’histoire, les activités humaines déstabilisent la
Terre. Nous gaspillons, polluons, dégradons, dévastons,
épuisons les ressources, chamboulons le climat, contribuons
à une nouvelle disparition massive d’espèces
vivantes. Eau, énergie, sols, vivant, nous détruisons
sans compter. Nous créons sans cesse de nouveaux besoins, de
nouvelles frustrations, de nouvelles pauvretés. Nous harassons
la Terre par nos prélèvements et nos rejets. Nous
l’empoisonnons à la chimie et au nucléaire. Nous
créons des raretés qui s’imposeront comme des
contraintes ou des limites absolues pour des générations.
Tout, aujourd’hui, est dominé par ce fait majeur : la
Terre est en péril, et nous en sommes responsables. Des trois
crises qui plombent cette année 2008, c’est celle dont on
parle le moins, alors qu’à travers elle se jouent
d’une manière inextricable les équilibres vitaux de
la Terre, la diversité et même la reproduction du Vivant,
le devenir et la qualité humaine de l’Humanité.
*
Face
à cette crise dont nous voyons chaque jour des manifestations et
des effets, nous sommes à la fois déconcertés et
anxieux.
Nous le sommes pour bien des raisons : d’abord, manifestement,
“ça nous dépasse” ; et puis, c’est du
“jamais vu”, donc d’une certaine manière,
c’est “pas croyable” ; de plus, c’est trop
à la fois - les pollutions, le climat, les abeilles,
l’eau, les poissons, les forêts, les sols, les
espèces, les cataclysmes, les famines, la
désertification, l’érosion de la diversité
biologique, la fonte des glaces, la mort des coraux, les menaces sur le
plancton - trop à la fois, “on se sent impuissant”.
Plusieurs autres aspects compliquent encore les choses.
D’abord, cette crise touche “tout le monde”, mais ce
sont des populations démunies, des pauvres de tous les pays qui
vont être les plus éprouvés. Or ce sont les
États, les firmes et les consommateurs des pays riches qui ont
suscité au XXe siècle les
dérèglements dont nous souffrons aujourd’hui ; et
ils ont été rejoints par des vagues successives
d’oligarchies, de consommateurs, de firmes et
d’États d’autres parties du monde. Au total
aujourd’hui, un quart de la population mondiale contribue peu ou
prou - et pour certains énormément - à la
surexploitation, la dénaturation et la dégradation de la
Terre : un quart que beaucoup dans le monde envient et tentent de
rejoindre.
Il est nécessaire, dans les prochaines décennies,
d’inventer et de mettre en œuvre non seulement des
énergies et des technologies, mais des manières de bien
vivre, qui permettent à notre planète de se refaire une
santé. C’est encore possible, même si cela est
d’année en année plus difficile. Compte tenu de la
profondeur des inégalités actuelles, le plus dur sera
d’obtenir de ceux qui ont érigé en
privilèges leurs pratiques prédatrices, qu’ils y
renoncent...
Ensuite, la perception et la compréhension de cette grande crise
des relations entre l’Humanité et la Terre sont en
permanence parasitées : ce qui à mes yeux est clair et
dont je viens de commencer l’exposé, est immergé
dans une ahurissante confusion de messages, d’images, de
commentaires, de “divertissements”, de séries
télé et autres produits à décerveler ;
à quoi s’ajoutent des publicités - qui associent
à la “nature” les marchandises les plus diverses -,
des informations soigneusement calibrées sur quelques faits
accrocheurs (accidents, attentats, violences de toutes natures, sorties
présidentielles et autres mises en scènes officielles),
les résultats sportifs, les météos quotidiennes,
des faits marquants d’une des crises en cours, des
nécrologies, des commémorations, la “journée
mondiale” du jour...
Et lorsqu’on parle de la grande crise en cours, quelle cacophonie
! Prenons ce qui est encore le plus grand média de large
écoute : la télé. Quelle émission laisse
à un expert du temps pour traiter d’une question majeure
sur laquelle il travaille ? Au mieux il est invité à un
“débat” où seront survolées diverses
questions à partir desquelles s’emmêleront plusieurs
discours, éclatés, discordants et déphasés.
Faut-il, pour passer à l’écran, participer à
une de ces émissions rigolardes, animées par des
bateleurs habiles à entretenir un niveau suffisant
d’hilarité, de vulgarité et de complicités
complaisantes ? Mais est-ce mieux d’accorder, pour une grande
émission sérieuse, une solide interview bien
articulée d’un bon quart d’heure..., pour en
retrouver quelques bribes de 15-20 secondes, mêlées
à d’autres commentaires, en contrepoint ou en
assaisonnement d’images d’archives ou de reportages ? Plus
largement, si on laisse de côté l’exceptionnelle
Arte, quelle grande chaîne de télé a
consacré, à une heure de large écoute, une
émission au changement climatique, à la pauvreté
ou à la faim dans le monde, aux pollutions chimiques, aux
déchets nucléaires ou à l’emprise de
quelques grandes firmes sur les agricultures ?
Pour chacun de ces sujets, il y a des lobbies et des commissaires
politiques qui mettent en garde, exigent de l’objectivité
- alors que, pour eux déjà, le choix du sujet est suspect
- bref, font obstruction.
Il y a aussi la crainte d’inquiéter, le culte de la vision
positive, le rejet de ce qu’ils appellent le pessimisme -
qu’ils diagnostiquent dès qu’on commence à
réfléchir sur ce qui va mal dans notre monde.
Et il y a le rejet viscéral des tentatives de dépasser
les approches sectorielles, par sujets ou par domaines, pour
dégager une vision d’ensemble...
Il y a probablement aussi, chez beaucoup de nos “irresponsables
responsables” qui se partagent les postes, les fonctions et les
privilèges du pouvoir, la ferme volonté de ne pas voir.
À chaque jour suffit sa peine : pourquoi diantre prendre en
charge un problème qui m’amènera à demander
des sacrifices pour des fruits qui ne viendront qu’après
la fin de mon mandat ?
Une manière d’occuper les postes de pouvoir sans en
assumer la charge : ce que j’ai longtemps qualifié
d’acratie et qui, face aux enjeux actuels, constitue une
forfaiture - qui devrait, dans les cas les plus graves être
jugée un jour comme crime.
*
Dans
ce livre, je souhaite inviter le lecteur à
réfléchir sur notre responsabilité face au devenir
du monde.
Il ne s’agit pas de s’attarder sur les
responsabilités passées pour nourrir, avec tant
d’autres, un nouveau dossier en culpabilisation. Pour autant,
cela ne doit pas nous empêcher d’intégrer dans notre
réflexion que ce sont - pour parler comme l’ont fait les
organismes internationaux - les pays
“développés” ou
“industrialisés” ou “à revenus
élevés”, qui ont été, dans les deux
siècles passés, les principales sources et les principaux
bénéficiaires des dégradations de notre
planète : et d’abord l’Europe et
l’Amérique du Nord avec, après la Seconde Guerre
mondiale, le Japon et les “dragons” d’Asie - bref,
les principaux pays capitalistes de cette période, à quoi
il convient d’ajouter le bureaucratique étatisme de
l’ex-Union soviétique.
Il va essentiellement s’agir, face aux atteintes de plus en plus
graves que subissent de notre fait la Terre et le Vivant, de cerner la
nouvelle responsabilité qui nous échoit, de
réfléchir sur la manière dont elle est - ou non -
prise en charge et d’essayer de voir comment mieux
l’assumer.
Car, être responsable du monde ne va pas de soi.
D’abord, on n’efface pas aisément du fond de notre
mémoire collective et de notre inconscient des dizaines de
milliers, ni des millions d’années. Le Vivant est
né de la Terre et les humains sont issus du Vivant. Depuis la
nuit des temps, chaque groupe humain a puisé ses moyens de
subsistance dans son terroir - en en acceptant les douceurs et
les bontés et en en redoutant les intempéries et les
violences ; pendant des centaines de générations, les
humains ont vu, dans les éléments
déchaînés et dans les cataclysmes,
l’expression de la colère de dieux ou de forces des
profondeurs ; et ils remerciaient des divinités pour les bonnes
récoltes et autres aménités de la
“nature”. Face aux tornades, aux sécheresses, aux
inondations ou aux rigueurs du gel, ils étaient et se sentaient
faibles, vulnérables, comme nous le sommes encore parfois dans
certaines circonstances.
Nous gardons quelque part au fond de nous un mélange
d’attachement et de pulsions revanchardes à
l’égard de cette mère nourricière
débordante de générosité, capable de
fureurs et de dérèglements : une toute-puissance pour le
présent et pour le lendemain, pour la soif et pour la faim, pour
le meilleur et pour l’effroi ; une inépuisable source de
vie et de bienfaits à laquelle il est inconcevable
d’attenter gravement et dont il serait insensé de se
sentir responsable.
Mais les relations entre l’espèce humaine et
“sa” Terre, riche de l’exceptionnelle
diversité du Vivant, se sont brusquement et profondément
transformées dans les tout derniers siècles. Les humains
se sont dotés de connaissances et de moyens techniques qui font
qu’aujourd’hui ils mettent à mal la planète,
ses eaux, ses sols, ses climats et menacent l’ensemble du Vivant
: un nouveau rapport de forces que nous avons encore du mal à
concevoir et dont nous n’assumons pas toutes les implications.
Or cette mutation s’est accompagnée d’une coupure de
plus en plus profonde entre la vie de la Terre et l’existence
d’une part croissante de l’Humanité.
Nos lointains ancêtres avaient vécu en totale immersion
dans la “nature”. Puis se sont développées
les premières grandes civilisations : les plus remarquables
traces que nous en avons trouvées viennent de centres
voués aux cultes des dieux, aux relations avec
l’au-delà, au pouvoir et au stockage des grains. Alentour,
se sont développées des villes, lieux d’opulence et
d’activités diversifiées. Mais une très
grande proportion des populations (90 à 80 %) continuait
à vivre dans une dépendance directe ou dans une
très grande proximité de la terre. Ce n’est que
très récemment que s’est ouverte, avec
l’industrialisation et le foisonnement des échanges, une
ère nouvelle de large urbanisation : aujourd’hui, la
moitié de la population mondiale vit dans des
agglomérations urbaines - dont un milliard, environ un tiers de
ces urbains, dans des bidonvilles.
Dans les sociétés à fort enracinement agricole, la
production vivrière et l’autosubsistance occupaient une
place majeure, tandis que les rapports marchands et l’argent
demeuraient négligeables ou secondaires ; le souci de maintenir
les ressources (sols, bois, poissons, gibier...) à un niveau
suffisant a imposé des limites et des pratiques que transmettait
la tradition. Aujourd’hui, la population a partout
augmenté, les besoins se multiplient et se diversifient, entre
production et consommation des réseaux d’échange
sillonnent le monde, les rapports d’argent se
généralisent, le pouvoir d’achat tend à
devenir partout dans le monde la première condition de la vie -
et même de la survie. Au total, les liens se sont distendus entre
production et état de la capacité productive, comme entre
consommation et effets sur l’environnement : il y a tant
d’étapes, d’intermédiaires, de
transformations que les causalités s’estompent.
Plus simplement : un consommateur d’électricité en
France aura beaucoup de mal à voir le lien entre l’usage
qu’il fait de ses écrans et de ses appareils
ménagers et la destruction d’une nappe phréatique
au Niger - une nappe vitale pour quelques villages et quelques
caravanes. Comment pourra-t-il un jour s’en sentir responsable ?
En simplifiant à l’extrême, jadis les petites
sociétés rurales se sentaient en charge de
préserver leur terroir où allaient vivre leurs
descendants ; et, en cas de dérèglement, elles
étaient les premières à en subir les
conséquences. Aujourd’hui..., c’est infiniment plus
compliqué ; les responsabilités se diluent. Et cette
évanescence de la responsabilité, associée
à notre capacité de nourrir sans cesse de nouveaux
besoins - ce qu’encouragent les marques et
l’hyper-commerce - explique en partie que, depuis les
années 1980, l’espèce humaine consomme et utilise
plus que ce que la Terre peut produire sans être
surexploitée.
Il va donc falloir restaurer un esprit de responsabilité et
refonder un système de responsabilités. Car, par
delà l’excès de nos prélèvements et
de nos déjections, il y a l’immense ensemble de
“nuages bruns” qui s’est installé depuis le
début du siècle sur l’Asie et qui
s’étend, en l’automne 2008, de la Chine au Golfe
persique ; il y a bien sûr les émissions de gaz à
effet de serre, le changement climatique et la fonte des glaces ; il y
a, encore, l’érosion de la couche d’ozone, dont
l’ampleur du “trou” a, dans l’été
2008, battu tous les records ; il y a ce que certains annoncent comme
la sixième disparition des espèces de l’histoire de
la Terre, la première principalement due aux activités
humaines ; il y a les affections et les maladies, associées
à ces pauvretés qui n’en finissent pas de se
reproduire, sous l’opulence comme dans les crises...
Cette énumération, sommaire et incomplète,
suggère un autre obstacle aux efforts pour susciter
l’esprit de responsabilité indispensable face aux
multiples atteintes que nous portons à la Terre et au Vivant :
il y a des forces, il y a des intérêts, il y a des
puissances qui pèsent en sens inverse. Petit jeu : reprenez la
liste de l’alinéa précédent et
repérez, pour chaque dommage énoncé quels acteurs
peuvent avoir intérêt à ce qu’il ne lui soit
pas mis fin... J’y reviendrai, bien sûr, au cours de ce
livre.
Perte du lien avec la Terre vivante d’une part croissante de
l’espèce humaine ; illisibilité des processus
à travers lesquels nos manières de vivre impactent notre
environnement et notre planète ; actions de forces puissantes
pour empêcher l’accès à l’information,
la prise de conscience et l’émergence de solutions
alternatives... En quoi cette esquisse de réflexion sur
l’irresponsabilité contemporaine nous avance-t-elle ?
D’abord, elle doit nous aider à comprendre que notre
responsabilité à l’égard des
dégradations et du devenir de la Terre doit être
refondée et reconstruite en fonction des réalités
de la nouvelle ère dans laquelle nous entrons.
Ensuite, cette responsabilité, nous allons devoir dans un
même mouvement la réinventer et commencer à
l’exercer. Car nous avons perdu plusieurs décennies
à tergiverser. Différents devenirs sont encore possibles.
Mais le temps presse car nous sommes déjà engagés
dans un carrefour décisif. Notre futur d’aujourd’hui
sera un jour un passé accompli et irréversible et
c’est chaque jour qu’il se dessine à travers la
multitude des choix qu’à tous les niveaux, dans tous les
domaines, nous faisons ou ne faisons pas.
Éclairer ces choix par la conscience de nos nouvelles
responsabilités peut aider à éviter de
périlleuses fuites en avant ou d’inhumaines
dérives. Certes, face à la puissance des
intérêts, à l’épidémie
d’addiction au crédit et à la consommation, aux
mirages de l’ultra-libéralisme et à
l’embrigadement des scientifiques par les très grandes
firmes, cette conscience ne suffira pas : il faudra un puissant
mouvement planétaire, peut-être un sursaut de
génération, si l’on veut maintenir une Terre
vivante et enrichir la qualité humaine de
l’Humanité.
Et là, le constat des dommages que nous causons et la
montée d’une nouvelle exigence de responsabilité
peuvent jouer un rôle.
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